Romuald Yonga : « le rayonnement international des bourses africaines n’est qu’une question de temps »

Le temps passe et les bourses des valeurs en Afrique se manifestent de plus en plus sur la scène médiatique continentale, faisant preuve de dynamisme et d’une volonté certains de développement et de rayonnement, même au niveau international. Malgré quelques manquements et les disparités observées en fonction de l’intensité et l’efficacité des actions menées par les unes et les autres, l’expert financier Romuald Yonga, fondateur et CEO d’African Markets, pense que la réalisation des ambitions des bourses africaines « n’est qu’une question de temps ». Entretien.

La Tribune Afrique: Les marchés financiers africains connaissent une dynamique de plus en plus soutenue ces dernières années, mais le financement des PME reste encore une problématique. Comment expliquer cela selon vous ?

Romuald Yonga: Les PME africaines font effectivement face au problème de financement de leur développement, les banques sont encore plutôt frileuses à l’idée de leur prêter de l’argent. Quand bien même c’est le cas, les taux sont souvent trop élevés et la situation ne risque pas de s’arranger avec le boom des startups africaines. Celles-ci sont donc obligées de recourir à des moyens de financement alternatifs, tels que l’appel à des investisseurs (le plus souvent étrangers) ou encore le crowdfunding. Les agences de microfinance sont une des alternatives mais, les montants prêtés sont en général insuffisants.

Je pense toutefois que les marchés financiers constituent, eux-aussi, une réelle alternative au financement des PME. Plusieurs bourses africaines ont ces dernières années créé des compartiments dédiés aux PME, avec des conditions d’introduction allégées. Ces entreprises peuvent ainsi lever des capitaux pour leur développement ou leur expansion, et par la même occasion renforcer leur visibilité. Quelques exemples : le Growth Enterprise Market Segment (GEMS) sur le Nairobi Securites Exchange, l’Alternative Securities Market (ASeM) sur le Nigerian Stock Exchange, ou encore le LuSE-Alternative Market en Zambie.

Vous suivez de près les bourses africaines. Quelles sont les plus actives ? Lesquelles participent le plus au financement des entreprises locales ?

Tout dépend du point de vue, en terme de volume des échanges, on peut citer sans aucuns doutes celles de Johannesburg (JSE), du Nigéria (NGSE), d’Egypte (EGX), en raison principalement de leur maturité et du nombre de sociétés cotées. Mais je préfère parler des bourses de taille relativement moyenne mais des plus prometteuses, ou disons celles qui ont le plus attiré mon attention ces dernières années.

Premièrement, la bourse de l’UEMOA, la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM). Elle a connu plusieurs événements majeurs ces dernières années qui en font pour moi l’une des plus prometteuses : meilleure performance de son indice principal en 2015 avec +17,77%; intégration de l’indice Marchés frontières du MSCI; création d’un compartiment dédié à la finance islamique avec la cotation de 5 sukuks en 2016; lancement de son nouveau site web et application mobile, sans compter le succès des actions de promotion de la bourse à l’international tels que les « BRVM Investment Days ».

La Nairobi Securities Exchange au Kenya, avec ses 67 sociétés cotées peut paraître petite, mais il s’agit d’une des plus liquides et innovantes d’Afrique. Après plusieurs mois de report, la bourse va introduire cette année des produits dérivés, permettant aux investisseurs de diversifier leur portefeuille ou de se couvrir contre les risques de marché. Le NSE organise également chaque année avec succès le « NSE Investment Challenge ».

En 2016, la bourse a annoncé le lancement d’un indice sur la gouvernance des sociétés cotées, prenant en compte les critères sociaux et environnementaux. En plus d’un compartiment dédié aux PME, elle a également crée un compartiment dédié aux Fonds de Placement Immobilier.

Même si la bourse du Nigéria a connu une année 2016 difficile du fait de la chute du Naira, elle reste pour moi une des bourses clés du continent. Elle multiplie depuis quelques années les dispositions afin d’améliorer la transparence du marché, accroître la confiance des investisseurs et pallier le problème de liquidité : lancement du « market making » en 2012 pour stimuler la liquidité; lancement de plusieurs portails : « whistleblowing portal » en 2014 (signalement et dénonciation), « Smart Trade » en 2015 (plateforme de trading et d’information boursière), « X-BOSS » (Système de supervision et de surveillance des courtiers).

Y a-t-il selon vous des outils et/ou pistes non encore exploités par les autorités financières et gouvernements pour résoudre les problématiques inhérentes aux places africaines ?

Je pense qu’une piste non négligeable mais non encore exploitée par la plupart de nos bourses/gouvernements/régulateurs est celle des novices parmi les populations africaines. La stratégie, jusqu’ici, est plutôt axée sur les institutionnels et les investisseurs étrangers, c’est-à-dire des investisseurs aguerris, qui maîtrisent les marchés financiers.

Mais c’est insuffisant, à mon sens, pour stimuler la liquidité on ne peut se passer de la population africaine, surtout avec sa classe moyenne grandissante, population qui d’ailleurs est très intéressée par les bourses d’après mon expérience, mais il faut savoir que ça reste encore un milieu très mystérieux pour beaucoup, c’est la raison pour laquelle je pense que l’éducation et l’information sont les clés pour pallier le problème de liquidité.

Il faudrait leur expliquer ce qu’est une bourse, comment elle fonctionne, actions, obligations, dividendes, IPO, autorités de marché etc… Leur expliquer qu’on peut y gagner de l’argent et que leurs investissements y sont sécurisés. Je pense par exemple à des sessions « gratuites » de formation dans les locaux des bourses, des émissions TV d’éducation boursières, des stands dans les villes, des événements dédiés, des portails d’e-learning etc…

Ainsi, ceux-ci viendront investir en bourse et je fais le pari que nos bourses verront une hausse significative de la liquidité.
Quelques bourses ont d’ailleurs déjà pris des mesures dans ce sens, entre autres, la bourse d’Afrique de l’Ouest (BRVM) qui organise des actions d’éducation boursière, ou encore la bourse de Tunis qui a lancé en 2015 son portail d’e-leaning « Investia Academy », suivi de la bourse de Casablanca en 2016.
Une autre piste serait de faciliter la double cotation entre bourses africaines, par exemple qu’une société cotée au Botswana puisse facilement si elle le souhaite être cotée à la bourse de Namibie, ou du Zimbabwe, et inversement. Ceci est déjà le cas en Afrique de l’Est, le système de double cotation y est très avancé, entre les bourses de Nairobi, du Rwanda, de Tanzanie et d’Ouganda.
Pensez-vous que les marchés financiers peuvent prétendre, dans les décennies à venir, rivaliser avec certaines places boursières européennes ?
Oui je le pense clairement. Pour moi, il ne s’agit que d’une question de temps, et cela prendra plus ou moins de temps selon les différentes mesures prises par ces institutions.
La taille des marchés africains est aujourd’hui relativement petite à l’échelle des marchés européens, principalement parce que nos marchés sont jeunes.

Pour exemple, la bourse du Nigéria a été créée en 1960, celle du Ghana en 1990, le Nairobi Securities Exchange en 1954 et la bourse de Tunis en 1969, tandis que le London Stock Exchange est en activité depuis 1698, avant la fusion Paris-Amsterdam-Bruxelles pour devenir Euronext en 2000, la bourse de Paris remontait à 1639, celle de Bruxelles en 1801, sans parler de la bourse d’Amsterdam considérée comme l’une des plus anciennes au monde. Les bourses européennes elles-mêmes sont toutes passées par ce chemin, de petite taille à taille intermédiaire, jusqu’à devenir les mastodontes que l’on connaît aujourd’hui. Le London Stock Exchange ou la Deutsche Börse ne se sont pas faites en un jour, elles ont dû se structurer peu à peu, avec leurs intermédiaires et régulateurs.

Les bourses africaines doivent passer -comme elles le font actuellement- par l’ensemble de ces processus de structuration et de développement, innovation technologique, prise de mesures pour attirer plus de sociétés à la cote, rassurer et attirer les investisseurs, régler le problème de liquidité, intégration de nouveaux produits financiers, renforcer le cadre réglementaire etc., et pourquoi pas envisager des intégrations régionales à l’image de la bourse commune des pays de l’UEMOA la BRVM.

La bourse de Johannesburg est un bel exemple ! Créée en 1887 -ayant donc eu le temps de devenir mature- elle fait aujourd’hui partie du top 20 des capitalisations boursières mondiales avec un peu plus de 1 000 milliards de dollars. Cela prendra donc du temps mais dans un futur proche il faudra compter sur les bourses africaines.

Mais au-delà de cela, je ne pense pas que rivaliser avec les marchés européens doit être un objectif pour les bourses africaines, je pense que nos bourses doivent avant tout se concentrer sur leur contribution au développement économique de leurs pays respectifs et du continent africain.
(Source : http://afrique.latribune.fr)

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