Capital humain : un continent en mal de compétences ?

Si l’Afrique a l’avantage, aujourd’hui, de disposer d’un dividende démographique très important, elle a toujours du mal à faire adhérer ses compétences les plus qualifiées à son développement. Analyse.
Le développement économique de l’Afrique ne peut se faire sans ses compétences, notamment, les plus qualifiées. C’est un postulat auquel adhèrent les décideurs du continent qui déclarent haut et fort que l’Afrique a besoin aujourd’hui et plus que jamais de toutes ses ressources, y compris humaines. Mais les faits sont têtus : en 2025 pas moins de 34 millions migrants africains devraient partir en Europe selon les le FMI (Fonds monétaire international), contre seulement 7 millions il y a 3 ans.

L’Afrique accuse le coup quand il s’agit de main-d’œuvre qualifiée dans des secteurs en plein essor. Il s’agit notamment des industries extractives, l’énergie, l’eau et les infrastructures, mais aussi la santé et les télécoms. La Banque mondiale affirme à ce juste titre que « faute d’avoir suffisamment de travailleurs qualifiés dans le secteur extractif, le pétrole et les minerais extraits sur le continent sont expédiés ailleurs pour être transformés, ce qui pénalise les industries africaines et, par ricochet, le marché de l’emploi ».

Le secteur de la Santé ne s’en sort pas mieux. L’Afrique manque aussi cruellement de personnel de santé formé capable d’offrir des services de qualité aux futures mères. Une situation qui peut expliquer en partie le niveau toujours dramatiquement élevé du taux de mortalité maternelle en Afrique (500 décès pour 100 000 naissances vivantes). En contrepartie, la migration des diplômés de l’enseignement supérieur a augmenté de 123 % en Afrique de l’Ouest entre 1990 et 2000, contre 53 % pour les non qualifiés. Résultat : un émigré africain sur cinq est diplômé de l’enseignement supérieur en Europe pour plus de deux sur trois aux États-Unis.

Le continent des paradoxes

En matière de capital humain, l’Afrique doit, en revanche, faire face à un paradoxe de taille. L’Afrique subsaharienne comptera plus de main-d’œuvre que l’ensemble du reste du monde au cours des vingt prochaines années. Un dividende démographique dont le continent ne tire pas véritablement profit. Cette nouvelle population en âge de travailler devra pouvoir accéder à des emplois bien rémunérés. Il faudra pour cela investir davantage dans l’éducation afin d’offrir aux jeunes une formation adaptée aux attentes du marché.

Les institutions qui œuvrent pour les pays africains redoublent d’efforts afin de renforcer leurs capacités technologiques, d’orienter plus d’étudiants vers les filières scientifiques et technologiques et accorder plus d’importance à l’enseignement des sciences et des mathématiques de l’école à l’université. Car le constat est alarmant : le ratio de scientifiques et de chercheurs au sein de la population du continent est de 79 pour un million d’habitants comparé à la moyenne mondiale de 1081 pour un million, selon la Banque mondiale. De même, seuls 22 % des diplômés africains sortent aujourd’hui de l’université avec un diplôme en sciences, technologies, ingénierie ou en mathématiques contre un ratio de 40 % en Chine !

Une solution scientifique

L’autre fait alarmant réside dans le fait que même si l’Afrique fait face à un déficit considérable d’universitaires, le peu de compétences qualifiées dont elle dispose la fuit. Près d’un chercheur africain sur deux réside en Europe. La Banque mondiale estime dans ce sens que le renforcement des compétences en sciences appliquées, ingénierie et technologie pourrait être la clé de la transformation économique de l’Afrique subsaharienne.

La région est en effet à la traîne sur le plan de la recherche et du développement scientifiques, puisqu’elle ne contribue qu’à hauteur de 1,1 % à la production scientifique mondiale. Avec son dynamisme démographique et ses 11 millions de nouveaux diplômés frappant chaque année aux portes du marché du travail, l’Afrique doit rapidement trouver des moyens pour combler le déficit de main-d’œuvre qualifiée tout en renforçant ses propres capacités à affronter les défis contemporains, qu’il s’agisse du changement climatique ou des pandémies mondiales. Le continent dispose d’une population jeune et dynamique qui pourra toutefois relancer l’économie de la région si des réformes ciblées à court et à long terme sont prises dans des domaines essentiels.

Fuite en avant !

Nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour appeler à un retour des compétences africaines installées à l’étranger et de manière massive pour accompagner un continent en pleine mutation. Les experts affirment que le continent peut contribuer en grande partie au retour des compétences. Pour eux, plus le développement africain s’accélèrera, mieux le continent réussira à rapatrier des compétences hautement qualifiées. Mais d’abord, le continent devrait récupérer son niveau de croissance d’antan. Il était de seulement 1,4 % en 2016 pour les économies africaines subsahariennes, selon le FMI pour des prévisions de 2,6 % en 2017 et de 3,3 % en 2018.

L’autre solution pour attirer à nouveau les compétences hautement qualifiées serait de mettre en place des politiques spécifiques pour l’emploi. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Car il faut savoir que sur le continent, on ne développe pas assez des secteurs créateurs d’emploi tels que l’agriculture, les industries agroalimentaires ou encore le secteur tertiaire. Et en contrepartie, des filières peu génératrices d’emploi à l’instar de l’énergie, l’eau, ou encore les infrastructures, sont hautement soutenues.

Seule une diversification de l’économie est salvatrice en matière de mobilisation des profils qualifiés. Si des mesures ne sont pas prises d’urgence pour remédier à la stagnation de la compétitivité, les économies africaines ne créeront pas suffisamment d’emplois pour le nombre de jeunes qui vont entrer sur le marché du travail, ni pour ceux qui sont actuellement en attente d’emploi. Un véritable changement est donc de mise d’autant plus que les politiques actuelles mises en place par les États africains permettront de créer tout au plus, 100 millions de nouveaux emplois au cours des 20 prochaines années au lieu des 450 millions, dont l’Afrique aura besoin.

Le changement c’est maintenant

Selon Banque mondiale, la capacité des économies africaines à créer suffisamment d’emplois pour une population jeune, et de plus en plus nombreuse, passe par la mise en œuvre urgente et fructueuse de réformes qui permettront d’accroître la productivité. La compétitivité renvoie à l’ensemble des institutions, politiques et facteurs qui déterminent le degré de productivité — et par conséquent la prospérité future — d’un pays.

Aujourd’hui, l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, sont dans une conjoncture marquée par le ralentissement de la croissance économique dans la plupart des pays de la région après une dizaine d’années d’expansion soutenue. Il est probable que cette stagnation se poursuive si aucune amélioration n’est apportée aux éléments qui déterminent fondamentalement la compétitivité.

La Banque mondiale contribue à l’impulsion d’un véritable changement. Cela passe par la création de 19 centres régionaux d’excellence pour la recherche et l’éducation supérieure en Afrique centrale et de l’Ouest, afin de doter les jeunes Africains des compétences nécessaires au maintien de la croissance économique. Et d’autres projets de ce type sont en cours de préparation. Le Sénégal, le Rwanda et l’Éthiopie se sont par ailleurs associés à des chefs d’entreprises pour lancer un fonds régional pour l’innovation qui va soutenir financièrement 10 000 scientifiques. La formation professionnelle doit, elle aussi, répondre aux exigences du secteur privé et on pourrait par exemple envisager de créer des usines pilotes pour la formation professionnelle et de mieux intégrer l’industrie dans les écoles.
(Source : http://afrique.latribune.fr)

Articles similaires

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier des
avatar
wpDiscuz
Scroll Up